Souvenirs
A regarder les images d’archives de corrida à la télé, je m’aperçois combien j’ai de la chance de pouvoir bien des années après, voir s’exécuter le noble Manolete, le beau Dominguin, l’immense Paquirri. Oui, quel plaisir de voir Manuel le Cordobes, le grand, effectuer ces sauts de grenouilles, ces facéties et en même temps admirer son temple, son efficacité, et ces attitudes définitivement « torero ». Tous ont écrit les plus belles pages de la tauromachie, tous ont participé à son évolution, tous en sont les auteurs, à la fois mémoire de la tradition et incarnation du changement, de la modernité.
Oui, je suis fier de les connaître, de les reconnaître plutôt, de pouvoir avoir quelques mots à dire sur leur style…Mais mon ressenti intime à voir ses images est-il si sincère que cela… ?
Nouvelle tertullia, nouvelles images, récentes, imminentes même, de la course qui s’est offerte à nous une heure auparavant à Lachepaillet. Je me délecte à l’avance de retrouver des sensations intenses vécues et de pouvoir les partager. Et voila que s’entrechoquent, mes émotions, mes souvenirs et ces images diffusées. Il faut le dire, et se l’avouer, il y a de la contradiction dans l’air !! J’ai dans la tête, « une armure », « un toque », une passe, parfois un enchaînement, une série … du plaisir. Le souvenir d’une sécrétion étrange dans les veines, une ivresse instantanée. Et là, rien, rien du tout, comme à chaque fois, je suis déçu. Il m’arrive même parfois de me demander pourquoi j’ai éprouvé autant de plaisir, sur le moment… une espèce d’auto flagellation rétroactive en quelque sorte. Et pourquoi ? Juste parce que j’ai revu des images qui ne correspondaient pas à mon souvenir, à la construction que je m’étais fait d’un instant magique. Alors ma colère monte… que sont ces images pour me priver… me donner du remord…m’empêcher de vivre à jamais ces moments uniques gravés dans ma tête.
Peu importe, d’ailleurs si j’ai idéalisé, fantasmé, grandi telle passe, telle attitude….Les images n’ont pas à « tuer » ce mystère impalpable que sont ces instants taurins, ou plutôt mes instants taurins. Une charge, une faena n’a pas de temps, elle peut durer mille ans, une passe peut être si lente qu’on la croit arrêtée, qu’on se l’imagine infinie… Il y a des enchaînements qui perdurent dans notre inconscient si longtemps, qu’ils y resteront peut être à vie, et à chaque fois que l’on se les remémorera, le plaisir à nouveau nous transpercera, nous transportera. Oui, la corrida se vit au présent, dans l’instant, et à la fois dans un imaginaire intemporel. La télé est trop précise, trop impeccablement fidèle… trop respectueuse du temps. Elle n’est là, pourrait on dire, que pour montrer, rabaisser, que pour pointer du doigt des défauts, rien ne lui échappe. Là où je m’évade, où je ne prend que ce que je veux, les images vont venir me dire : « regarde, là il n’est pas bien… ». Et alors, peut être, sûrement même qu’il n’est pas bien là…. Mais moi si je le vois bien, si j’extrapole, si j’emphase, si je le vois plus beau qu’il n’est, est ce grave ? Je n’ai de compte à rendre à personne, et dans cette foule que représente des gradins pleins, il existe mille plaisirs solitaires…Je suis en haut, tout en haut de l’arène près des musiciens, des choses m’échappent, des détails, alors oui sans aucun doute j’ai tendance à fantasmer à inventer peut être, mais à prendre du plaisir. Et maintenant ces images qui viennent comme autant de rabat joie…pour me dire qu’en fait non……. STOP !! Je ne suis pas masochiste !! Peut être vais-je bouder ces rendez vous d’après corrida. Ils sont pour moi trop réducteurs, trop frustrants, je n ai décidément pas vu la même corrida que l’œil de la caméra ou du caméraman. Sans doute pourra t-on grâce aux images décortiquer l’art de la « trinchera », la technique d’un « recibir », ou déceler un défaut de vision chez un taureau, peut être, mais est-ce important ? Chaque corrida dure 1000 ans, chaque passe peut durer une éternité mais il y a un monde, que dis-je, dix mondes entre cette impression d’un temps arrêté et un « pauvre » arrêt sur image au magnétoscope.
Je reviens à Manolete et à cette impression un peu mitigée de le voir toréer, avec ces défauts, ces façons de l’époque assez éloignées de celles d’aujourd’hui et malgré tout si proches. Je ne peux me projeter, je ne peux participer, m’évader et fantasmer….. Non je suis dans la technique, la comparaison. Comme cette phrase entendue lors de cette même dernière tertullia et directement à l’origine de ce texte : « D’après vous qui a été le meilleur torero, Manolete ou El Juli…?» Pauvre de nous toujours prêt à comparer, à étiqueter, à classer pour obtenir quoi ? A gauche une passe de cape de Manolete, à droite une passe de cape d’El Juli… et alors fait on avancer les choses de la sorte? Y a t il du plaisir, de l’émotion là dedans ? Quand l’analyse tue le mythe (de l’un comme de l’autre). Quand la fiction dépasse la réalité, on imprime la fiction disait James Stewart dans le western : « l’homme qui tua Liberty Valence »… Les images nous empêchent d’imprimer la fiction, de laisser vivre le mythe. Et je préfère lire 1000 compte rendus, peut être exaltés, peut être faux, mais évocateurs dans mon imaginaire de ce que fut Manolete, plutôt que de voir des images pourtant rares de ces faenas… Je pense en avoir beaucoup plus appris sur lui par quelques textes, que par des images. J’ose même le dire, j’ai été déçu de le voir si concrètement, comment dire….humain ? Et pourtant je le veux DEFINITIVEMENT mythe dans mon Panthéon taurin.
Que faire alors …et puis non je ne bouderai pas les tertullias, peut être détournerai-je les yeux lors de la diffusion des images, mais rien ne remplacera ces lieux et ce plaisir éprouvé face à mon voisin essayant de me raconter une bière à la main, et les yeux brillants une passe merveilleuse. Je l’imagine, cherchant loin, très loin dans sa mémoire, dans son souvenir brûlant les restes de cette passe pour me la décrire par des mots qu’il ne trouve pas, qui n’existent pas. Passe, qu’il est peut être le seul à avoir vécu aussi intensément, aussi intellectuellement ou aussi inconsciemment, et finir à court de mots mais perdu dans son bonheur, par la mimer maladroitement avec le bras, par la revivre tout simplement, avec du rien, mais avec tout, …tout ce qui fait l’aficion. El Pincho