San Isidro ou une autre idée du travail à la chaîne

 

 

Et voila, déjà Madrid, ou plutôt enfin Madrid… le vrai départ de la tamporada.  Oubliés les férias du sud ? Oubliée, Séville l’Andalouse. Oui, tout débute et tout se joue à las Ventas. Attendue par certains comme l’arrivée des cigognes, des palombes, ou des hirondelles, elle coïncide pour moi avec l’arrivée des premières chaleurs de mai, des pollens, et des allergies. Pr. un  raccourci  facile, une figure de style tendancieuse, un syllogisme à deux cent pesetas il serait évident d’arriver à la conclusion que Madrid est cause de mes allergies. Et  après tout pourquoi pas d’ailleurs ? Il est temps sans doute de me demander pourquoi cette haine de la féria des férias et de la capitale Espagnole. Tout d’abord il faut avouer que ce sentiment ne repose sur rien de concret, rien de vécu ; car je n’ai jamais mis les zapatos dans ces arènes mythiques, jamais entendu de vive voix les commentaires acerbes (souvent) ou dithyrambiques  (trop rarement), des puristes, du tendidos 7 . Et quelque chose me dit tout au fond de moi que je n’irai jamais les voir, les entendre, plus même, que comme un défi je me ferai fort de jamais y aller. Non, je n’ai pas envie « de le voir pour le croire » ni même qu’on me prouve qu’il faut y aller si l’on veut être un bon aficionado. Tant pis je préfère rester l’amateur que je suis, fidèle à ses pressentiments, ses intuitions, fussent elles infondées, absurdes… ou tout simplement masochistes !

         Mais vraiment est-ce que la plus grande ville d’Espagne mérite la plus grande féria tauromachiques du monde ? Voilà la question que je me pose avec un arrière goût de trop c’est trop…Oui Madrid c’est le grand déballage, trop de viande dedans, dehors. Cycle infernal de 33 dates, de 80 maestros au paséo, de 200 taureaux de combats abattus…C’est Verdun… Il y a dans cette concentration, dans cette débauche, une sorte de trop plein, à la limite de l’écoeurement un peu comme certain repas, où la seule énumération de la liste des plats à déguster vous provoque une perte d’appétit, ou une indigestion, ou plus grave une perte d’envie de consommer tout simplement. Trop de pression aussi, car bien sûr il faut avoir été à Madrid, il faut avoir été confirmé à Madrid pour faire partie de la grande confrérie des matadors de taureaux. Car Madrid est juge de paix, décideur ultime. Madrid possède un droit souverain, celui de faire ou de défaire un homme, un maestro et sa carrière.

Est-ce suffisant pour que moi, simple mortel anonyme, locataire de quelques places de sol y sombra en été et dans des arènes de province, voue à Madrid cette rancœur ? Madrid est capitale, mais doit elle être capitale de tout ? Ce qui m’étonne le plus, c’est que tout le monde entre dans ce petit jeu... Voir Madrid et mourir en quelque sorte. Mais en quoi un triomphe à las Ventas a-t-il plus de poids qu’un à Alicantes, Mont de Marsan, Bilbao, ou même Aignan ? Certes on va me répondre que les trophées de Madrid ne sont jamais usurpés et qu’il est si difficile de couper des appendices à Madrid que ceux qui y arrivent méritent leur place au Panthéon tauromachique. Certes mais la beauté de la corrida, sa tragédie, c’est aussi d’aller se jouer la vie 3 fois par semaines dans des arènes de deuxième ou troisième catégorie devant un parterre de fidèles aussi passionnés, aussi enthousiastes et aussi connaisseurs que celui de Madrid.   Si le triomphe à plus de valeur à Madrid on pourrait en déduire que la mort d’un maestro en piste aurait plus de valeur si elle se produisait sur le sable madrilène. N’y a-t-il pas là quelque chose de terrible ? De désespérant même peut-être ?  Bien sûr la chose tauromachique est avant tout représentation, avant tout esbroufe, tout autant que courage, une épreuve de fierté, une chanson de geste aurait-on pu écrire dans les temps anciens. Mais pourquoi à Madrid, elle qui ne possède pour elle que la froide réalité de sa super puissance économique ? La piste y est immense, mais elle n’offrira jamais le charme, l’histoire, encore moins le dépaysement, l’exotisme des plazas Sud-américaines ou même Andalouses… Alors pourquoi vient-on à Madrid comme on entre au couvent ? Peut-être pour ses femmes ? Non cela serait faire injure à toutes les provinces ibériques ou française que d’imaginer que Madrid ait le monopole du beau sexe…

Alors quoi ? Madrid ne possède même pas, surtout pas, le rêve ultime, celui de l’unicité, de la rencontre magique d’un jour, d’un homme, d’un animal, d’un public, le Duende unique. Bien souvent dans les villages l’attente de la course unique est vécue comme l’arrivée du messie ou le retour du fils prodigue. Ce mariage improbable du beau et du barbare en même temps, ce mélange de sueur et de sang, de peur et d’envie est apprécié comme la conquête du Graal. On se rappelle, on se raconte les fois ou l’alchimie a engendré le miracle. L’attente est longue et accouche souvent de frustration, mais l’espoir est là, et sans doute l’année prochaine, alors, tout sera différent. Oui il faut beaucoup d’échecs  pour toucher au divin. Alors qu’à Madrid les courses se succèdent, s’enchaînent, pas le temps de s’attarder sur un échec que demain ça recommence, pas le temps de savourer une belle faena que déjà arrive la suivante. C’est le métro aux heures de pointe, une rame chasse l’autre, une dépouille succède à une autre. Orgie où rien n’est apprécié à sa juste valeur, voila peut être pourquoi les trophées y sont aussi rares. Déjà une semaine de feria, c’est le train train, rien ne se passe ou si peu… en tout cas pas plus qu’ailleurs. Sauf qu’on est à Madrid la capitale. Madrid et sa feria « galactique », Madrid qui veut tout, mais qui ne gagne rien. A l’instar du « Réal » son autre délire mégalomaniaque, la super puissance économique bute sur d’autres plazas, d’autres clubs, qui, sans vedettes surmédiatisés répondent sur le terrain par d’autres passes.

Moi qui, chaque matin me régale a lire les nouvelles de Zocato, je ne vois dans sa prose que dépit, regret, et heureusement beaucoup d’imaginaire. Combien je voudrais le voir, le lire, sublimé par une faena, mais non, rien sur la corrida, ou si peu. Beaucoup de jouissives envolées stylistiques pour ceux et celles qui comme moi apprécient ces métaphores, ces anecdotes, mais de tauromachie, il n’en est plus guère question. A peine une passe de ci de là, une paire de bâtonnets, ou une estocade bien placée…En tout cas rien de transcendant, rien d’indélébile. Pourquoi ? Peut être tout simplement parce qu’on est à Madrid, et qu’ici rien n’est trop beau ? Peut être qu à force d’attendre trop, on ne sait se contenter de ces petites choses qui sont et qui font la corrida. Sans doute cette estocade aurait elle suffi à satisfaire une assemblée de passionnés ailleurs qu’a Madrid ? Ou enflammer une tertulla jusqu'à trois heures du matin ? Madrid est suffisante et blasée, Madrid ne veut que l’excellence, ne vise que la perfection. Alors je commence à comprendre, moi je hais la perfection, je déteste les visages parfaits, les corps modélisés des tops modèles  glamour. Non la beauté vient du détail qui justement brise l’harmonie, le petit rien qui change tout, le geste qui sauve une tarde, le grain de sable qui évite la monotonie. Alors bien sûr quand on sait qu’il y a demain, et que forcement ce sera mieux et si ce n’est pas demain ce sera après demain ou après après demain, et ainsi de suite, comment s’arrêter, comment se satisfaire, comment s’abandonner aux petits plaisirs du jour ? Car à Madrid, il y a toujours un lendemain et une nouvelle corrida. Vite, vite le petit train est en gare. Montez vite dans le wagon de Las ventas, une bronca remplace un sifflet qui suivait un silence lui-même précédant … Stop !! Enfin quoi, la tauromachie est affaire de temps, qui ne le reconnaîtra pas ?  En tauromachie, abondance de bien peut souvent nuire et c’est sans doute pour ça que la première féria du monde et ses 33 dates ne me fera jamais entrer dans sa frénésie. Courage Zocato, encore 15 jours de courses folles, il faut tenir. Métro, San Isidro, dodo… Métro, San Isidro, dodo… C’est la litanie désespérante de ce mois de mai ; on a fait des révolutions pour moins que ça. !!!                                                                                                                                                                    El Pincho