Une corrida en hiver
Arènes, plaza de toros, places magiques, places empreintes de vérité, places baignées de lumière…
Oui la corrida est lumière, il y à dès le début, quand le spectateur arrive, cette frontière qui les jours de « grand beau » vient ciseler le sable fin, en un arc de cercle mouvant qui sépare le lieux, pour peut-être, mieux unir les gens..
Trenet a longtemps chanté le rendez vous manqué du soleil avec la lune, sans doute n’a-t-il pas fréquenté ces lieux assez souvent pour se rendre compte qu’ici la magie opère, que l’idylle est consommée. Robe noire d’un toro brave, et éclat d’un habit de lumière…. Contrastes forts, entretenus, pour une recherche de l’harmonie, de l’osmose…Paradoxe fantasmagorique.
Qu’il soit qualifié « d’artiste » ou au contraire de « ferrailleur », l’homme est avant tout « traje de ojo », «montera » en tête et ballerines aux pieds. L’astre solaire est lui toujours à l’heure, à sa manière, faisant briller d’une intensité imprévisible, aléatoire et toujours nouvelle, les fils d’or d’un costume, les reflets d’un pelage, le rouge carmin du sang et toujours le cœur des spectateurs. Lumière du mois d’août, à six heures, lorsque le « paseo » bigarré prend possession de cette terre vierge, de ce lieu de culte illuminé que l’on vient honorer…A chaque fois je m’imagine à stonehenge , dix mille ans en arrière, venant glorifier le dieux soleil..
Chaleur d’été, visages ruisselants, transpiration, angoisse de ceux qui vont se jouer la vie…. « Duel au soleil » c’est le titre d’un classique du cinéma, comment mieux qualifier la tragédie qui va se dérouler sous nos yeux.
Soleil de plomb qui fait monter la tension de « cent degrés »… Soleil de plomb qui fait s’agiter les éventails et sortir les sombreros. Soleil de plomb qui renforce cette séparation des corps, « les ombres », « les soleils », et les…. « cul entre deux chaises », éternels insatisfaits…comme j’aime à appeler les « sol y sombra ».
Jamais je n’ai envié le confort des places à l’ombre, je m’y suis toujours senti mal a l’aise les rares fois où je les ai fréquentées, le coté un peu « m’as-tu vu » sans doute.
Non, moi je rêve plutôt d’une arène « tout soleil ». Délicieuse utopie, que les lois physiques de la nature m’interdisent. Alors je me contente de plisser les yeux pour protéger mes pupilles du soleil, autant que pour ne pas voir se qui se passe devant moi. Oui, c’est aussi l’angoisse, la peur, qui ferme mes yeux, tellement je vibre avec la course. Comment « ceux de l’ombre » peuvent ils affronter le drame avec autant de froideur? C’est un grand mystère pour moi.
Encore et toujours cette lumière ; la vie est lumière, joli symbole quand on sait qu’un des deux acteurs perdra sous peu la lumière, la vie.
Lumière qui éclate, qui brûle, lumière changeante d’un ciel nuageux ou lumière noire d’un orage qui monte… Oui dans ce drame de chaque seconde, le soleil est un acteur à part entière, jeu de cache cache du matador avec les rayons aveuglants, quête d’un territoire et de sa lumière. Que la lumière change sur une passe, un demi tour et c’est une redistribution des situations préférentielles, un nouveau changement des rapports de force, qu’il faut savoir anticiper pour continuer à vivre.
Oui la lumière est source de vie, d’imprévu, elle nous fait avancer, vibrer au gré de ses intonations, de ses déclinaisons…
Et soudain, plus rien, quelqu’un a-t-il éteint ? Non, c’est un court-circuit céleste, le ciel a disjoncté, la nuit est là, claquement sec…. Le ciel est noir et les éclairs qui zèbrent la voûte ne font qu’électrifier un peu plus la scène, rendant palpable la tension, on pourrait presque sentir la mort, toucher la vie. Parfois la pluie ne vient pas, les nuages roulent dans le ciel dans une menace que chacun ressent, les hommes, les bêtes. Paroxysme de ce qu’est le combat, le combat contre soi, contre l’autre, contre l’animal, ou les éléments…Combat de la vie, combat pour la vie, pour que la lumière soit. Qui n’a pas connu ces moments, ne peut comprendre la corrida… Comprendre que rien n’est défini, que les acteurs peuvent se révéler, se dérider, où au contraire s’inhiber pour un nuage, que tout est affaire de sensations, d’émotion, de petits riens, qui ne sont rien et qui changent tout. Il arrive que la pluie tombe, l’averse se déverse et la magie s’arrête ou continue, ou miracle elle commence. Apothéose sous le déluge, communion impensable d’un homme, d’une bête, d’un public conquis. Les éclairs ne sont maintenant que feu d’artifice, et le tonnerre pétard, qui viennent saluer la prestation, s’inviter à la fête. Prise de risque maximum, appuis incertains, corps lourds et imbibés, lumière tamisée, presque en berne mais toujours changeante. Piste dangereuse, impraticable, sauf pour l’improbable, sauf pour la passion, sauf pour l’unicité du moment, sauf pour la vérité de l’instant. Moi, moi, j’y étais, et à jamais ces moments resteront gravés dans ma mémoire. Mes yeux embués écartent le rideau aqueux, et sur mes joues roulent des larmes de pluie, des gouttes d’eau salée, oui je pleure devant tant de bonheur. Ca continue, ça gronde, en bas, en haut, de rage, de douleur, de plaisir… L’homme se déchausse pour mieux assurer son ballet, pour mieux sentir la terre qui cherche à se dérober sous ses pieds. Et l’eau qui n’en finit pas de tomber ! Cette eau source de vie qui lave et qui purifie. Deux « zapatillas » qui dérivent emportées par les flots aux gré des cicatrices de la piste, deux frêles esquifs, autonomes au milieu du combat. Car combat il y a, encore et toujours jusqu'à ce qu’un des corps tombe dans une dernière gerbe, comme un ultime hommage des éléments. Et c’est le triomphe, absolu, inoubliable, irracontable, simplement vécu et partagé. Parfois une accalmie, un rayon de soleil qui filtre, la bataille du ciel n’est jamais gagnée. Bien sûr pour un succès, il aura fallu dix, vingt, cinquante désillusions, supporter les caprices des éléments, d’un soleil déshydratant, collant, ou parfois d’une pluie diluvienne…, de ces moments où l’on se demande ce que l’on fait là. Idem quand sur la piste les hommes jètent l’éponge, préférant retrouver le confort d’un hôtel douillet, ou quand un taureau ne veut pas donner les aptitudes au combat ou les gages de noblesses que l’on a cru déceler en lui. Tout simplement quand l’alchimie ne marche pas, ne prend pas, prouvant une fois de plus que rien n’est acquis, rien n’est écrit. J’aime à penser que la corrida que je vais voir est comme le temps, incertaine, comme la lumière, changeante, capable d’excès pour mon plaisir. Rien ne saurait être pire qu’une lumière plate, uniforme, confortable, dans une arène abritée. Je crois savoir pourquoi je n’aime pas le concept des nouvelles arènes, à l’instar de certains terrains de rugby couverts, moi qui suis pourtant un fervent admirateur du jeu « d’arrière ». Je ne peux imaginer ce sport définitivement débarrassé de la pluie, du vent, de la boue, et des ballons glissant ; c’est une question déontologique, qui remettrait en cause les fondamentaux de ce jeu. Ainsi, pour qu’il reste rugby, laissons lui son ciel ouvert. Une corrida sans ombre ni soleil, sans risque d’ondées, sans lumière naturelle et sans relief…non merci. Alors retourner aux arènes couvertes de Saint Sébastien samedi prochain …sans moi, désolé, j’ai piscine.. Il faut savoir se mouiller dans la vie. Pour les corridas, j’attendrai cet été…
Votre pincho dévoué….